Hélène Bruntz

J'ai écrit Le Prince des girafes à l'issue d'une ren­contre, il y a quelques an­nées, avec une jeune fille hos­pi­ta­lisée en psy­chiatrie, dans le cadre de mon travail de bénévole à l'École à l'hôpital.

Je lui avais apporté L'Albatros de Baudelaire, et ce poème l'avait émue.

L'année suivante, je ne lui donnais plus de cours, mais elle était toujours là.
Un jour, je la saluai dans un couloir. Elle était assise par terre, le regard fixé sur le mur d'en face.

Tout à coup, elle a levé les yeux vers moi, et m'a dit : « L'Albatros, vous vous sou­venez ? »

Extrait des pages 71 et 72 :

Tassée sur elle-même, après la prise des médi­ca­ments, elle séjournait de nouveau dans le service habituel, où elle passait ses journées sur la ban­quette de la salle com­mune, en attente d’un cours, quand elle était capable d’en suivre quelques bribes sans s’en­dormir.

Les mois s’écoulaient. Elle sortait quel­ques jours, pour les vacances, ac­cueil­lie par des cousins pressés de la ramener à l’hôpital. Elle revenait alors dormir  dans cette grande salle, bercée par le rebond des balles de ping-pong, jeu que les infirmiers par­ta­­geaient de temps en temps avec les jeunes ma­lades. Ré­veil­lée, Clé­mence a­dop­tait sou­­vent une attitude mu­ti­que, le regard fixe, in­dif­fé­ren­te à tout.

Un jour de l’année sui­van­te, alors qu’elle fai­sait un nou­veau séjour à l’hô­pi­tal, elle vit passer l’en­sei­gnante qui lui avait fait lire Bau­de­laire. Son visage s’éclaira.

— Vous allez bien, Ma­da­me ? Vous me don­nez un cours ?

Mais cette fois, Armel­le ne ve­nait pas pour elle. Une au­tre fois, dans les mê­mes cir­con­stan­ces, tan­dis qu’Ar­mel­le la sa­luait au pas­sa­ge, Clé­men­ce ne répon­dit pas. Elle mâ­chait du che­wing-gum en re­gar­dant fi­xe­ment le mur d’en fa­ce. Elle avait les yeux gonflés, la joue bleuie, le cou griffé. Sans dou­te s’était-elle battue avec d’autres, ou avec elle-même. Elle avait l’air si défai­te…

La jeune femme s’ar­rê­ta un ins­tant. Alors Clé­men­ce lui de­man­da :

L’Albatros, vous vous sou­ve­nez ?

Ce roman fait écho à l'influence de la littérature sur la vie, et pose la question d'une écriture inspirée par la vie, mais qui risque de la trahir.

C'est aussi une sombre histoire de famille, perturbée par la maladie mentale.
Comment un adolescent va-t-il aborder une mère dont il a été privé dans sa petite enfance, mais dont la place est inscrite dans son cœur ?
Saura-t-il devenir pour elle le métaphorique « Prince des girafes », capable de l'éveiller à la faculté d'aimer ?

Éditions Pont 9   –   ISBN : 979-10-96310-36-4

à commander dans toute librairie.

Quatrième de couverture

Les écrivains sont des vo­leurs, c’est un mal né­ces­sai­re. Mais qui se soucie de leurs victimes ? Thomas a pris la vie de Clémence pour en faire un roman, puis s’est enfui, son forfait accompli. Il laisse son fils David seul avec des ab­sents : un père mort, des livres qu’il ne peut pas lire, une mè­re qui n’est plus là.

Heureusement, la lit­té­ra­tu­re ne fait pas que blesser, elle soi­gne aussi : Baudelaire est tou­jours là pour nous dire que même si nos ailes de géant nous em­pê­chent de marcher, il nous faut tou­te­fois avancer, et c’est ce que fait David, re­trou­vant sur sa route sa mère, pau­vre oiseau blessé.

Après Trouver l’aiguille, Hé­lè­ne Bruntz retricote ici une fa­mil­le déchirée, allant puiser au fond de chaque personnage mal­trai­té par la vie ce qu’il faut de courage pour y croire en­co­re.

Le bonheur n’est-il pas la for­me ultime de l’obs­ti­na­tion ?
 

Hélène Bruntz écrit depuis toujours. Le Prince des gi­ra­fes est le deuxième roman qu’elle publie.

Illustrations : Coralie et Sacha.

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