Hélène Bruntz
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[...]

— Vous savez, demanda brusquement Clémence, que son père écrivait des romans ?

— Oui, bien sûr.

— Vous les avez lus ?

— Certains, oui. Ce sont de bons romans, mais pas de ceux que je conseille aux élèves en ce moment.

— Vous avez bien raison, affirma Clémence. Devant le silence de l’enseignante, elle ajouta :

— J’en sais long sur le sujet, parce que moi, je SUIS un personnage de roman.

Le regard de Clémence fouillait à présent celui d’Armelle. Elle prenait le pouvoir sur sa pensée, comme si elle avait voulu manipuler ses convictions. Et les mots venaient, s’imposaient.

— Thomas, le père de David, reprit-elle à voix basse, m’a vidée de ma substance. Il m’a enfermée à double tour dans un roman, pour me disséquer comme un cadavre. Il m’a désarticulée, dépecée.

Il m’a ouvert le cœur. Tout était là, étalé sur la table de dissection, et il a tout décrit, tout ce qu’il faut cacher sous la peau pour pouvoir vivre, devenir ce qu’on appelle un ÊTRE HUMAIN !

[...]

Elle s’arrêta brus­que­ment, envahie de douleur et de honte. Mais comme le regard d’Armelle était plein de compassion, Clémence essuya ses larmes et fit des excuses.

— Je suis désolée, je suis allée trop loin. David serait furieux. Mais il fallait que vous sachiez… pour com­prendre qu’il pense à autre chose pendant votre cours…

— Dès qu’on écrit, vous savez, on métamorphose le réel… insinua Armelle d’une voix douce. On ne donne que l’illusion du vrai.

— Je connais votre cours, David me l’a refait, fit Clémence avec un peu d’ironie. Mais moi, je dis que Thomas s’est emparé de moi et qu’il m’a déformée, défigurée…

— Il a changé votre image. Ce n’est donc pas vous…

Il y eut un silence. Clémence reprit, sur la défensive :

— Et ce serait qui, sinon ?

— Eh bien justement, un personnage de roman…

[...]

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