Hélène Bruntz

Remous de l’eau qui dort. Assise devant son piano, Violette rêve. Elle distingue dans sa mémoire un beau visage ridé, auréolé de cheveux blancs.

Le sourire est très doux, avec quelque chose de voilé dans les yeux gris, protégés par des lunettes rondes à monture d’écaille.

Cantatrice dans sa jeunesse, Ma­da­me Sau­lais avait con­nu la gloi­re. Du moins le lais­sait-elle en­ten­dre. Elle dé­cri­vait des sal­les de spec­ta­cle aux fau­teuils de ve­lours oc­cu­pés par des ro­bes de soi­rée. Elle é­vo­quait l’i­vres­se des ap­plau­­dis­se­ments, quand on a tout don­né, et que le pu­blic vous re­mer­cie.

Un jour, elle offrit à Vio­let­te un sac de sa­tin re­cou­vert de per­les, un peu ta­ché d’ê­tre tom­bé dans la nei­ge, une nuit de gloi­re où un ad­mi­ra­teur fer­vent avait por­té la can­ta­tri­ce en es­car­pins jus­qu’à sa voi­ture.

Mais surtout, elle inspirait à Violette des rêves d’opéras, de vocalises aériennes, de salons élégants. Elle dépliait ses souvenirs du bout des lèvres, délicatement, comme la feuille de soie qui protégeait son sac de perles.

Violette imaginait qu’elle-même était là, sur la scène, assise devant l’immense piano noir.

Et que le silence ré­gnait, dans l’at­ten­te… Ma­da­me Sau­lais, pour l’ins­tant, lui don­nait quel­ques le­çons de pia­no pen­dant l’été.

À la grille, un Loulou blanc, nom­mé Al­tes­se, ac­cueil­lait Vio­let­te. Il por­tait fiè­re­ment son ti­tre, et sa maî­tres­se le ca­jo­lait com­me un en­fant.

Violette travaillait gravement, dans le petit salon au mobilier raffiné, protégé du soleil par des persiennes à demi closes.

La voix de Madame Saulais était douce, et son enseignement agréable.

Elle aimait bien cette petite fille, et lui faisait souvent cadeau d’objets auxquels elle tenait, et dont elle voulait prolonger la vie en les agrémentant d’une  belle histoire, et en les léguant à une enfant pleine d’admi­ration.

Ce fut le cas d’une longue poupée décorative, une poupée de lit, qu’elle sortit un jour d’une boîte, en soulevant du bout de l’ongle la feuille de papier de soie qui l’enveloppait. La précieuse relique était atten­dris­sante, car Violette crut reconnaître en elle le portrait de Madame Saulais, dans ses jeunes années. Elle rapporta fièrement à sa grand-mère cette poupée de porcelaine, pâle comme une jeune morte, dans sa longue robe de dentelle un peu jaunie.

La grand-mère la trouva horrible, et s’empressa d’aller la jeter à la rivière.

Violette suivit le cortège jusqu’au bout du jardin. Là, entre les peupliers, elle vit sa grand-mère lever le bras. Il y eut un éclaboussement. La robe de la poupée gonfla dans l’eau glauque.

Violette la regardait, figée, les yeux élargis.

Belle Ophélie en miniature, la poupée dut flotter tristement, étonnée du destin que lui réservait son pieux sommeil dans un carton fané.

[...]

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