Hélène Bruntz
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S’il ne mourut pas à la guerre, quelque chose de lui était resté « là-bas. » C’est l’impression qu’eut sa femme en le voyant revenir, les cheveux bruta­lement blanchis, le visage creusé de rides pro­fondes, à trente ans.

Il a été brancardier à Verdun, il a fait le Chemin des Dames. Il n’a pas de mots pour raconter.

Juste des douilles d’obus dans son sac, sur les-quelles il a sculpté des lys. Il a aussi gravé du muguet sur deux ogives. Dans les tranchées, pen­dant les temps morts, expli­­que-t-il. Les temps de vie, pourrait-il dire.

Il n’a pas vu son en­fant de­puis plu­sieurs an­nées. La pe­ti­te avait neuf mois à la dé­cla­ra­tion de guer­re. Mal­gré les pho­to­­gra­­phies re­çues au front, il la re­con­naît mal. Elle le re­garde de ses yeux gra­ves. Elle a l’air gran­­de pour son âge. Il ne sait pas lui parler. Pas plus d’ail­leurs qu’à sa pro­pre mère, qui lui prend douce­ment le bras, avec des lar­mes plein les yeux :

– Alors, mon garçon… C’est bien fini, cette fois !

Tous ont vieilli, ce sont des ombres dans le pay­sage fami­­lier, un jour d’hiver iro­ni­­que­ment rayon­nant.

Les cousins sont venus timi­de­ment saluer son retour. Il y a des morts, par­mi les fils des vois­ins. On n’ose pas par­ler top fort. Il pense aux co­pains de là- bas : ceux qui y sont restés, et ceux qui, comme lui, sont ren­trés chez eux. Il se sent seul.

Il faut que son regard se réha­bitue à la réa­lité de la paix, avec les arbres frui­tiers, même si eux aussi ont l’air morts en ce mo­ment, et le pota­ger qui ne donne pour l’ins­tant que des choux et des poi­reaux, ce qu’il faut pour les sou­pes d’hiver. En bas du jar­din, la rivière scintille comme du métal.

[...]

Madeleine les a rejoints. Elle touche l’épaule de son mari et lui désigne le cerisier :

– Tu vois, c’est dans celui-là que la petite était montée toute seule… Tu sais, ce que je t’ai raconté dans ma lettre ?

Il se souvient, il sourit à sa femme.

Son père en profite. Il raconte :

– Oui, tout d’un coup, je vois une grosse tache rouge dans le cerisier… Son tablier ! Alors je m’ap­proche tout dou­cement : « N’aie pas peur, mon petit coco, n’aie pas peur… »

– Elle a eu une bonne fessée, pour ne pas recom­mencer ! conclut la mère, hochant la tête au souvenir de sa frayeur.

Le grand-père se sent un peu maladroit, avec son sauvetage dans le cerisier.

Debout dans le silence paisible de son jardin, il s’éclaircit la voix de nouveau :

– Vous au moins, dit-il à son fils, les boches, vous les avez eus… Vous leur avez repris l’Alsace et la Lor­raine ! Vous n’êtes pas morts pour rien…

– Oui, mais je suis vivant, papa, dit le fils d’une voix terne.

Pour l’instant, ce jeune homme de trente ans aux cheveux blancs se sent bien fragile pour porter les compliments. Main­tenant qu’il est détaché de ses camarades, comme un fruit tombé de l’arbre, il se sent pourri de l’inté­rieur. Plus décom­posé que les cadavres laissés sur le champ de bataille. Rien de ce qui l’entoure aujour­d’hui n’a plus de sens. Ni ce jardin noirci par l’hiver, où son père lui montre les plates-bandes de choux, ni les his­toires d’enfant qui grimpe dans un ceri­sier.

[...]

Il souffre de maux de tête sans mesure avec ceux qu’on connaît dans la vie normale. La nuit, dans l’ancienne chambre de ses parents, dans ce lit trop confortable, où il se serre contre sa femme, il fait des cauche­mars. Il rêve qu’il creuse, et creuse encore, entre des cadavres défi­gurés, pour saisir la main d’un blessé. L’odeur du trou laissé par l’obus est celle d’un charnier. La main qu’on lui tend, c’est celle d’un bras coupé, dressé à la verticale entre deux corps.

Il crie dans son som­meil. Il ré­veil­le tout le mon­de. Fer­nand, son frè­re ca­det, qui a été bles­sé et dé­mo­bi­lisé dès la pre­miè­re an­née, est gêné par le re­gard som­bre de son aîné. Il y sent un re­pro­che sous-ja­cent. Il ne mon­tre plus sa bles­su­re avec la mê­me fier­té.

Le soldat se remet à pren­dre sa fem­me dans ses bras, sans un mot. Mais le lit grin­ce, et elle a un peu honte.

Le jour, il est bourru, il sent qu’on craint de l’ap­pro­cher. Son en­fant se ca­che dans les ju­pes de sa mè­re. Un jour, il l’en­tend dire :

– Quand est-ce qu’il s’en va, le mon­sieur ?

[...]

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