Hélène Bruntz
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Quand la porte du bureau s’entrouvrait, Thomas sauvegardait rapidement ce qu’il venait d’écrire, prêt à abandonner son clavier aux fantaisies de son fils.

Une hésitation précédait toujours le bond de David vers les genoux de son père.

Fusaient ensuite, sous les doigts de l’enfant, les lignes rapides d’une langue bizarre que Thomas feignait de déchiffrer, sous les éclats de rire.

L’auteur quittait pour un moment les récits cruels qui faisaient sa célébrité, les purulences d’abcès sociaux dont les lecteurs attendaient l’incision sous sa plume. Il s’était spécialisé dans le polar noir depuis une blessure de vie. Mais quand David entrait, la lumière chassait tout le reste.

Un jour, une girafe des­si­née sur le pa­pier d’une nap­pe de res­tau­rant con­so­la Tho­mas des ima­ges qu’il en­tre­voyait der­riè­re la vi­tre : des fem­mes faisant les cent pas, des hom­mes échan­geant fur­ti­ve­ment des pro­duits de mort. La lai­deur, la sa­le­té des rues, les in­vec­ti­ves des ban­des, tout ce qui cons­ti­tuait le quo­ti­dien du quar­tier s’es­tom­pait.

La girafe de David, celle qu’il s’ap­pli­quait à des­si­ner, plon­geait son mu­seau dans un ar­bre éle­vé, sur un fond de ciel. Là où il n’y avait pas de mi­as­mes.

Depuis des années, en re­ve­nant de l’éco­le, Da­vid en­trait dans le bu­reau de Tho­mas. À son tour, en gran­dis­sant, il es­sayait de dé­chif­frer les phra­ses de son père. Mais Tho­mas les fai­sait s’en­vo­ler d’un clic.

— Non, disait-il. Pas encore.

—  Pourquoi, Papa ?

Comme il insistait, il fallut bien lui dire la vérité : ces récits-là n’étaient pas pour lui. Ils ne décrivaient pas un monde assez beau pour l’enfant qu’il était, l’œuvre de chair de Thomas. Son œuvre de vie, à laquelle il voulait donner du sens.

Au début, David restait perplexe. Un peu plus tard, il demanda :

—  Mais alors, pourquoi, toi, tu écris sur ce monde-là ?

Thomas n’avait pas esqui­vé la ré­pon­se : il dé­cri­vait le mon­de qu’il con­nais­sait pour l’avoir croi­sé dans la réa­lité. Mais il sou­hai­tait l’as­sai­nir, par le feu de son écri­ture, et le tenir éloi­gné de Da­vid.

— Je pourrai tout de même les lire un jour, tes livres ?

— Plus tard, mon fils. Et à ce mo­ment-là, on en par­­lera tous les deux.

Pourtant, c’est tout seul que David, à seize ans, s’im­mer­ge­rait dans ce mon­de dé­lé­tè­re. La dé­ché­ance so­ciale, la pros­ti­tu­tion, l’al­cool, la dro­gue, qui par­cou­raient les ro­mans pa­ter­nels, ce se­rait à lui seul d’en gé­rer l’hé­ri­ta­ge. Tho­mas était en droit de se croi­re en­co­re là pour un cer­tain temps. Pour­tant, il al­lait mou­rir.

[...]

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